Pourquoi la Suisse fait rouler ses trains sur des panneaux solaires alors que tous les autres pays les installent sur les toits

Pourquoi la Suisse fait rouler ses trains sur des panneaux solaires alors que tous les autres pays les installent sur les…

Pendant que la plupart des pays européens continuent d'équiper les toitures résidentielles et industrielles de panneaux photovoltaïques, la Suisse explore une voie radicalement différente. Depuis avril 2025, une portion de ligne ferroviaire dans le canton de Neuchâtel héberge des modules solaires posés directement entre les rails. Cette approche originale répond à un double défi : produire davantage d'énergie renouvelable sans artificialiser de nouveaux espaces naturels et agricoles.

Une géographie contraignante qui impose l'innovation

La Suisse dispose d'un territoire marqué par 60 % de reliefs montagneux et une forte densité d'occupation agricole dans les zones de plaine. Contrairement aux Pays-Bas ou à l'Allemagne, où les grandes toitures industrielles abondent, l'espace disponible reste limité dans la Confédération. Les installations solaires en montagne ont par ailleurs suscité de vives controverses au cours des dernières années, certaines communes refusant de voir leurs alpages convertis en centrales photovoltaïques.

Les 5 000 kilomètres de voies ferrées représentent pourtant une surface considérable, souvent exposée au soleil et déjà imperméabilisée. En installant des panneaux entre les rails, la Suisse valorise un corridor infrastructurel existant, sans entrer en conflit avec la préservation du paysage ni la sécurité alimentaire.

Une technologie pensée pour l'environnement ferroviaire

Le projet pilote mis en service près de Buttes, village du Val-de-Travers, repose sur une ingénierie spécifique. Les modules photovoltaïques mesurent un mètre de large et sont conçus pour résister aux vibrations intenses provoquées par le passage des convois. Ils doivent également supporter les projections de graviers, les écarts thermiques hivernaux et l'accumulation de poussière ferroviaire.

La start-up Sun-Ways, à l'origine de cette innovation, a développé avec le spécialiste Scheuchzer une machine capable de déployer jusqu'à 1 000 mètres carrés de panneaux par jour. Ce système automatisé permet de poser les modules sans interrompre longtemps le trafic ferroviaire. Les panneaux restent amovibles, facilitant ainsi les opérations de maintenance des voies et l'accès aux systèmes de signalisation.

« L'objectif à long terme est de rendre les trains pratiquement autopropulsés grâce à l'énergie solaire produite le long des voies », a déclaré Joseph Scuderi, dirigeant de Sun-Ways.

Un rendement énergétique encore modeste mais évolutif

Sur les 100 mètres de tronçon expérimental, 48 panneaux produisent environ 16 000 kilowattheures par an. Cette quantité d'électricité suffit à couvrir la consommation annuelle de plusieurs foyers européens moyens, mais demeure marginale à l'échelle d'un réseau ferroviaire national. La puissance totale installée représente environ 50 kilowatts-crête, chiffre cohérent avec les surfaces disponibles entre les rails.

L'électricité générée peut suivre trois circuits distincts :

  • La réinjection dans le réseau basse tension de la compagnie ferroviaire TransN
  • L'alimentation du gestionnaire de réseau électrique local
  • La connexion directe au réseau de traction, qui alimente les caténaires des locomotives

Si l'intégralité du réseau ferroviaire suisse était équipée, la production annuelle pourrait atteindre 1 térawattheure, soit environ 2 % de la consommation électrique nationale. Ce chiffre peut sembler limité, mais il correspond à la production d'une centrale hydroélectrique de taille moyenne, sans empiéter sur aucun hectare de terre cultivable ou de forêt.

Les obstacles techniques et climatiques

Tous les tronçons ne se prêtent pas à cette installation. Les tunnels, nombreux dans le réseau alpin, excluent toute production solaire. Les lignes situées dans les zones de forte neige posent également problème : l'accumulation de neige entre les rails peut recouvrir les panneaux pendant plusieurs mois, annulant leur rendement hivernal. Les lignes situées dans des vallées encaissées ou sous un couvert forestier dense produiront peu d'énergie.

L'exposition à la poussière ferroviaire, aux sels de déneigement et aux émissions des locomotives diesel ou hybrides peut aussi réduire la durée de vie des modules. Les vibrations répétées imposent des fixations renforcées et des joints d'étanchéité spécifiques. Enfin, la compatibilité avec les systèmes de signalisation ferroviaire, très sensibles aux interférences électromagnétiques, nécessite des tests approfondis.

ParamètreValeur
Longueur du tronçon pilote100 mètres
Nombre de panneaux installés48 unités
Production annuelle estimée16 000 kWh
Cadence de pose maximale1 000 m²/jour

Un modèle exportable au-delà des frontières suisses

Le partenariat noué avec la SNCF et son département innovation montre que l'idée intéresse d'autres réseaux ferroviaires européens. La France dispose de près de 30 000 kilomètres de voies, dont une partie pourrait accueillir cette technologie, en particulier sur les lignes de plaine bien exposées au sud. L'Allemagne, l'Espagne et l'Italie disposent également d'infrastructures ferroviaires étendues.

À l'échelle mondiale, on recense plus d'un million de kilomètres de voies ferrées. Même si seule la moitié se prête réellement à l'installation de panneaux solaires, le potentiel de production reste considérable. Cette approche pourrait compléter utilement les fermes solaires au sol, les toitures photovoltaïques et les installations en façade, en diversifiant les surfaces exploitées.

Une réponse pragmatique à la transition énergétique

La Suisse s'est fixée des objectifs ambitieux en matière de décarbonation et de sortie progressive du nucléaire. Développer le photovoltaïque sans artificialiser davantage le territoire constitue un impératif politique autant qu'écologique. Les voies ferrées offrent un support déjà artificialisé, détenu par des acteurs publics ou parapublics, facilitant ainsi les procédures d'autorisation.

Le projet pilote de Buttes n'en est qu'à ses débuts. Les données collectées pendant les deux premières années d'exploitation permettront d'affiner la technologie, d'évaluer la rentabilité économique et de déterminer les segments de réseau les plus pertinents. Si les résultats se confirment, la Suisse pourrait transformer ses corridors ferroviaires en un réseau diffus de production solaire, sans toucher aux paysages emblématiques qui font sa renommée touristique.

Ces informations ne remplacent pas l'avis d'un professionnel qualifié en ingénierie énergétique ou ferroviaire pour toute application spécifique.

Questions fréquentes

Quelle est la durée de vie estimée des panneaux solaires installés entre les rails ?

Les modules photovoltaïques utilisés dans ce type d'application sont conçus pour durer entre 25 et 30 ans, comme les panneaux classiques. Toutefois, leur exposition aux vibrations, aux projections de graviers et aux conditions ferroviaires peut nécessiter des remplacements ou des réparations plus fréquents. Les données collectées pendant la phase pilote permettront de mieux évaluer leur résistance réelle dans le temps.

Pourquoi ne pas installer ces panneaux sur les toits des gares et bâtiments ferroviaires plutôt qu'entre les rails ?

Les toitures des gares et dépôts ferroviaires sont effectivement déjà équipées dans de nombreux cas. L'installation entre les rails permet de valoriser une surface supplémentaire, souvent exposée au soleil et inutilisée, sans concurrencer d'autres usages. Cette approche complémentaire maximise la production solaire sans artificialiser de nouveaux espaces.

Comment les panneaux solaires entre les rails résistent-ils aux intempéries et au passage des trains ?

Les modules sont renforcés pour supporter les vibrations, les chocs thermiques et les projections de matériaux. Ils sont fixés solidement au ballast et dotés de joints d'étanchéité spécifiques. Des tests en conditions réelles sont menés pour vérifier leur résistance à la neige, à la pluie, aux températures extrêmes et aux cycles de gel-dégel typiques du climat suisse.

Est-ce que cette technologie peut être utilisée sur toutes les voies ferrées ou seulement certaines lignes ?

Non, tous les tronçons ne sont pas adaptés. Les tunnels, les lignes très enneigées, les zones ombragées par des reliefs ou des forêts, ainsi que les sections à très forte densité de trafic posent des contraintes techniques. Les lignes de plaine bien exposées au soleil, avec un trafic modéré et peu de tunnels, offrent le meilleur potentiel de production.

Quel est le coût d'installation des panneaux solaires entre les rails comparé aux installations traditionnelles sur toiture ?

Le coût au mètre carré des panneaux ferroviaires est actuellement plus élevé en raison de la machine spécialisée nécessaire, des renforcissements mécaniques et des contraintes de sécurité ferroviaire. Toutefois, l'absence de loyer foncier et la mutualisation des infrastructures existantes pourraient compenser cette différence à long terme. Les résultats économiques du projet pilote affineront cette évaluation.

Arthur Morin

Écrit par Rédacteur Science & Nature

Arthur Morin

Arthur écrit pour Léa Credoz depuis 2021, après des études en biologie marine et un parcours dans la presse scientifique grand public. Il s'attache à couvrir les enjeux de conservation des écosystèmes terrestres et aquatiques, ainsi que le comportement animal documenté par la recherche récente. Son style allie précision factuelle et narration vivante.

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